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 Qui peut se vanter de détenir tous les secrets de l’origine ?

Même moi, source et achèvement, je ne possède pas certaines des réponses. Et si je les possède, alors je n’en ai pas conscience. Et si j’en ai conscience, c’est par le biais de l’une de mes innombrables personnalités.

Saviez-vous que les dieux, par dérision, me surnomment « le Schizophrène » ? Mais que sont les dieux, sinon quelques-uns des habits que j’endosse ?

Regardez-moi : marionnettiste et marionnettes, costumier et bateleur, chœur et soliste. J’ai tant de corps, de voix, d’humeurs coexistantes !

Les plus arrogants s’illusionnent quant à leur vraie nature. Ils se croient autonomes, individus à part entière. Tels sont les dieux qui me narguent à longueur de temps, et rêvent de se détacher totalement de ma conscience.

En moi, ils ont pris forme. Deux grands flux d’énergie divergente : la Loi du Chaos. Mais leur amour de la discociation les a conduits à se scinder eux-mêmes, telle la main qui se fend en cinq doigts pour devenir plus préhensile. Douze est désormais le nombre défini des dieux, équitablement répartis selon deux champs antagonistes, doté chacun d’un fier stratège.

Ils se sont bâtis des domaines à leur ressemblance. Leur puissance en rayonne. Parfois elle m’aveugle ; à d’autres moments, elle vaut la falote lueur d’une luciole errante que je balaie d’un soupir.

Tout dépend du point de vue que j’adopte, et des yeux par lesquels je regarde.

Ne suis-je pas le paradoxe parfait ?

Conjointement le tout et le rien, la somme des potentialités, le contenant qui se contient lui-même, infini et fini.

Tout ce qui est, fut ou sera se résume, en fait, à un aspect de moi-même.

Les dieux, les âmes, les forces élémentaires, les puissances émotionnelles, les latences et les dérives, mes rêves…

Trop d’aspects. Jamais aucune liste ne pourra les aligner. Moi-même à l’occasion, j’en arrive à oublier que certaines voix relèvent de ma propre pluralité.

Et je tombe amoureux.

 

Il est un rêve plus doux que tous les autres : Danafée.

Ébloui, je la contemple et m’amenuise. Je me restreins pour mieux l’atteindre, pour qu’à son tour elle me regarde et m’ouvre largement les bras.

Je deviens Kernann, penché sur son visage, et recueillant très pieusement, le moindre battement de ses cils.

Comment décrire ma bien aimée ?

Dans l’immensité de l’univers, à la croisée de tous les axes, un monde s’est formé.

Képhéda.

Une perle de roc émergeant des courants d’énergie en errance.

Ici, loin des regards des dieux, se sont unies les entités de l’harmonie.

En elles, ni divergence ni convergence ne dominent. Elles prennent plaisir à la compagnie, mais se satisfont tout autant de la solitude. Leur rencontre fut ludique et ce jeu engendra le monde, rond comme un ballon d’enfant.

 

Les élémentaires ayant apporté la matière, les émotionnels y insufflèrent la cohorte des sentiments. Un point d’équilibre apparut : le premier monde-joyau.

Sur la perle de roc, Danafée danse.

Souffle de mort, flamme de vie, imbriqués en un même principe.

Sous ses pas naissent les splendeurs des cataclysmes : fissures de lave incandescente et de foudre bleutée, gifles de vent chargé de pluie, larmes salées des océans qui se déroulent.

Puis le rythme s’apaise, elle marche lentement. Sous la plante de ses pieds apparaît la germination. De ses cheveux jaillissent des espèces bourdonnantes et d’autres qui gambadent, celles qui s’immergent sous les eaux, ou bien folâtrent dans le ciel, celles qui fouissent dans l’humus, celles qui vagabondent d’un domaine à l’autre. Le grand concert sauvage résonne à mes oreilles. Le cycle de la vie qui se dévore et de la mort qui donne la vie flamboie dans mes fibres nerveuses.

 

La mère a façonné son territoire. Elle repose, alanguie, éclat de nacre sur la terre, mais la magie vibre toujours.

Danafée rêve.

Je souris : ces rêves-là m’envoûtent.

Ma bien aimée, doux reflet de moi-même…

Qui donne et qui reçoit ? Lequel de nous deux séduit l’autre ?

Simultanéité.

Quand elle ouvre les yeux, le rire cascade hors de sa gorge.

Je l’ai exaucée au-delà de ses espérances.

Car voici que ses rêves, si fantasques et beaux sont devenus réalité. Désormais, la multitude immortelle des fées vole et frémit, rampe et surnage, se dresse et se tapit autour de Danafée, pour veiller sur ses créations et y mêler la facétie et le mystère.

« Comment les considères-tu, ces êtres de substance ? », me demande un élémentaire.

Ma réponse fuse, évidente :

« les fées sont mes enfants. »

 

Longtemps, je demeure Kermann, émerveillé par le babil, autant que les colères, de ceux qui vivent désormais sur le joyau.

Képhéda, la planète battue par les vents de magie, point d’équilibre où coexistent, les zéros de l’absolu.

Entre la Loi et le Chaos.

Entre le puissant et le faible.

Entre la divergence et la fusion.

Tels sont les trois axes de l’Univers.

 

Contrairement à une idée fort répandue, le bien et le mal ne constituent aucunement les deux pôles d’un axe.

Le bien et le mal sont partout : l’épice qu’on saupoudre afin d’en relever le goût.

Or tout le bien que j’éprouvais, en tant que Kernann, à contempler mes enfants fées, causait autant de mal et de chagrin à d’autres aspects de moi-même : les âmes.

Ne vous méprenez pas. Parler d’elles en dernier ne dévalue en rien ma considération à leur égard. En toute franchise et sans vouloir vous offenser, vos esprits mortels sont simplement trop limités pour que je leur présente tous mes aspects en même temps. Emprisonnés dans vos trois dimensions du relief, jointes au temps qui se déroule, comment pourriez-vous appréhender l’infini de mes paradoxes ? Alors j’adopte vos codes, vos références, vos étapes méthodiques. Avec vous, discourir revient à bâtir une maison, pierre après pierre ; d’abord les fondations puis la charpente, les piliers de soutènement, les murs et en dernier le toit, posé en argument de conclusion.

C’est donc aux âmes d’entrer en scène.

Elles sont à l’opposé des dieux.

Ils irradient la puissance, elles se montrent plus faibles qu’un soupir tentant d’ébranler un rocher.

Ils choient la divergence, elles ne songent qu’à fusionner.

Fragiles, comme terrorisées par leur propre existence, les âmes se réconfortent mutuellement en se blottissant les unes au sein des autres. Elles se dissolvent, s’oublient, pour ne plus être que l’infime partie d’un tout. Concentration en apanage. Et, toujours, l’obsession de l’union absolue.

A l’état individuel, les âmes sont pareilles à des phalènes erratiques. Leur tropisme les pousse à quérir l’agrégat – leur flamme de chandelle –, et à s’y consumer afin de le nourrir ; pour qu’il ne s’éteigne jamais. Telle est la force convergente.

Pourtant, alors même que je m’adonnais à cette convergence, subissant le plus puissant de tous les magnétismes, les âmes n’y prenaient aucune part.

J’étais captivé, absorbé par Képhéda et les merveilles qui s’y ébattaient. Aurai-je souhaité détourner mon regard que je ne l’aurais pu.

Les âmes ne s’y trompèrent pas. Toutefois, Danafée, leur inspira moins de jalousie que d’anxiété.

Allai-je les abandonner pour cette rivale ? Me perdre à tout jamais dans la contemplation ? Me réduire pour toujours à n’être que kernann ?

Tant de chagrin appelle la consolation. Les âmes négligées rassemblèrent leurs sanglots. Petits aimants agglutinant leurs appétits de convergence, elles se fondirent en un agrégat si puissant que les dieux eux-mêmes, à l’autre bout de l’Univers, perçurent sa force d’attraction. Et l’alarme aussitôt, envahit leurs consciences.

Si l’agrégat se développait plus avant, pouvait-il surclasser les entités divergentes ? Pouvait-il les absorber, elles aussi – et contre leur volonté – , parce qu’il serait irrésistible ?

La réaction fut immédiate. Il fallait agir avant le point de non retour.

L’agrégat, jeune encore, conservait une certaine fragilité.

Les dieux le frappèrent donc de toute leur violence.

 

Fracas, fracture, fission.

Explosion, tourbillon, dispersion.

Brutalement arrachées les unes aux autres, les âmes, miettes désorientées, furent propulsées de tous côtés.

« Hors de question qu’un tel danger puisse nous menacer encore ! affirmèrent les dieux. Des mesures s’imposent ! »

Ils s’y consacrèrent aussitôt.

 

Les âmes erraient, se tortillaient, tentait de combattre la force qui écartelait leur nombre. Elles cherchaient à se rassembler mais les distances étaient trop grandes. Leur pouvoir ne rencontrait que le vide infini, le sentiment d’absence et la parfaite solitude. Vers où se rendre afin de retrouver les autres ? Chacune désespérait, hurlait dans le néant.

Complétant leur œuvre préventive, les dieux cloisonnèrent l’Univers en invoquant la Divergence.

La multitude des âmes se trouva parquée, par troupeaux restreints, dans des enclos délimités.

d’abord, aucune n’en prit conscience. Elles geignaient à l’unisson. La plainte des éparpillées qui sut m’atteindre et, enfin, me déployer hors de moi-même.

Je les vis, pitoyables.

Elles se cognaient aux murs dressés entre les dimensions. Rien ne comptait que la barrière, l’empêchement. Elles s’y heurtaient, encore et encore. Si elles avaient été de chair, elles y auraient usé leurs ongles. Elles ne percevaient pas que d’autres partageaient l’enclos.

J’aurais pu tout abattre d’un haussement de sourcil, mais je m’abstins.

Puisque cela survenait, c’était que cela pouvait être.

En créant toutes ces dimensions, les dieux m’avaient offert un fascinant spectacle. Je distinguais l’infinité des parallèles, et, déjà, je devinais les différences subtiles que chaque groupe d’âmes, évoluant selon son rythme, allait développer.

Cependant, tandis que je contemplais ces bouleversements, à son tour, je négligeais ma danafée.

Elle m’appelait, elle m’implorait, et je n’entendais pas.

En revanche, Itanis, le Haut Dieu de la Loi, et Siligor son pendant du Chaos, se tournèrent vers la source de cette prière.

Ils la virent, ma Danafée.

Ils la virent et s’en éprirent éperdument.

 

Antagonistes éternels, affrontés une fois de plus. Chacun tenait l’une des mains de la Mère. Chacun s’appliquait à lui plaire, chacun recherchait son étreinte et le moyen d’écarter le rival. –

Moi, pendant ce temps, je me rendais jusqu’aux cloisons entre les dimensions. J’en explorais les transparences, j’y trouvais des passages.

Je m’engageais de plus en plus loin.

Dans chaque univers abordé, je découvrais toujours, à la croisée de tous les axes, un nouveau monde joyau. Et j’en reconnus la nature : des reflets de Kephéda.

Plus je m’éloignais de la source, moins ces reflets restaient fidèles, mais les différences qui les caractérisaient leur donnaient un charme supplémentaire.

Je les visitai l’un après l’autre, comme on égrène un chapelet.

Tant d’échos de la Mère sur chacune des perles ! Ma bien aimée sous mille aspects, parfois en latence, ou vagissant déjà, ou esquissant les premiers pas d’une danse encore maladroite. Toutes, elles étaient Danafée sans l’être, elles lui ressemblaient sans qu’on puisse pourtant les confondre – pas même entre elles, chacune proche et différente, particulière, unique et cependant marquée par un air de famille…

L’unicité revint lorsque jaillit le hurlement.

Un cri atroce, sans équivalent.

Mille bouches écartelées afin de hurler de concert. Mille mères se dressant dans un parfait ensemble, une même expression d’horreur défigurant leurs traits.

Je revins aussitôt sur Kephéda.

Ma bien aimée avait disparu.

Seule, une imprécation étouffée, indistincte, parvenait à atteindre mes sens.

Je reconnus l’écho de sa voix. Et cependant, de Danafée, je ne voyais plus rien.

J’élargis ma conscience. Assez pour comprendre ses mots. Assez pour lire quelques frissons de souvenirs. Assez pour remarquer deux ombres de géantes ondoyant dans le sillage des instants passés.

Les filles de la Mère.

Elles souriaient à sa façon, dansaient en imitant ses pas, se blottissaient contre son sein…, puis des mains impitoyables, mâles et fortes, , les arrachaient soudain au giron maternel.

Oh ! Le hurlement de Danafée ! Ses filles assassinées, démembrées, morcelées !

Je plongeai mon regard au fond des yeux des fées.

« Montrez-moi, chers enfants, implorai-je. Surmontez la terreur, ne dissimulez rien ! »

Ainsi les rencontrai-je. Rivenelle, fille de la Loi, et Marnoga, fille du Chaos. Deux vies de chairs, issues des flancs de Danafée, et de ses amours avec d’autres.

Autres, oui, même s’ils étaient de mes aspectsCar pour elle, je m’étais fait Kernann. Et celui-ci vaquait au loin tandis que Siligor, comme Itanis, parodiaient mes serments et copiaient ma tendresse.

Les yeux des fées étaient l’eau de la clairvoyance et le cristal de la mémoire.

Je vis les géantes. Elles gisaient pareilles à des poupées brisées.

Rivenelle, assassinée par Itanis.

Marnoga, tuée par Siligor

Réduites l’une et l’autre à de la matière primordiale. A de la glaise à modeler, dont chaque père allait user.

 

Les dieux avaient eu une idée de génie : l’incarnation des âmes.

De la chair de leurs filles ils pétrirent et façonnèrent des corps, ultime protection contre la convergence.

La Loi conçut les Rives.

Le Chaos fabriqua les marnes.

Me détournant des yeux miroirs, je revins à l’instant présent.

Sur Kephéda se déployaient rives et marnes, les tout premiers peuples mortels.

Geôles et pièges de chair pour les âmes vaincues, points d’ancrage et limitations, réduisant la fusion à une simple aspiration, une vue de l’esprit, un rêve inaccessible qui se cherche dans l’étreinte et s’accomplit un bref instant dans la matrice maternelle.

Et Danafée ? Pauvre mère au cœur brisé !

Son chagrin ébranla le monde, créant une faille profonde où sa colère prit l’éclat vif des laves bouillonnantes.

Hélas, en un instant, tout se retrouva consommé.

Pour ne plus ouïr ni les reproches ni les douleurs de Danafée, les dieux l’avaient bannie, précipitée dans la fournaise du magma.

Car j’étais venu trop tard, pour empêcher cette dernière trahison.

 

J’ai pointé les doigts sur la blancheur d’Itanis et les ténèbres de Siligor.

Je les ai désignés l’un et l’autre, ainsi que leurs vassaux divins, et j’ai chassé ces meurtriers du joyau qu’ils avaient souillé.

Je leur ai interdit de se manifester directement sur Kephéda.

Je les ai condamnés à l’ombre et à l’occulte, aux énigmes, aux liens des rituels, aux frustrations causées par des servants inaptes à exaucer leurs exigences.

Et cependant, je connaissais tout ce qu’ils allaient accomplir, afin de cueillir leur revanche.

Mais pouvais-je empêcher ce qui n’était, après tout, qu’un nouvel acte du spectacle ?

Le monde joyau avait changé.

Dorénavant son rythme s’appuyait sur les incarnations.

Mes propres enfants, rebelles aux dieux qui avaient exilé leur mère, se réfugièrent dans la sauvagerie. Rares furent les fées à s’intéresser aux mortels. Mais celles-là leur furent bénignes, à la façon de sœurs aînées.

 

En sa prison de lave, ma bien aimée danse toujours ;

Danafée chante et m’exalte.

Je vois.

Je vois les grands dragons se mêler à son devenir.

Je vois la fleur semée dont la récolte est un feu libre.

Et je vois les humains buvant aux sources de la mère avant d’en oublier le nom.

Les âmes ont sublimé la chair. Elles ont fait de leur geôle un palais. Marbres, dorures… et cul de basse fosse. Le bâtiment complet.

Puis je vois plus loin, au-delà.

Je vois et j’entends.

Ma tendre Danafée, l’écho vibrant de sa suplique.

J’entends et je réponds.

Je réponds et je revêts des robes bleues .

 

Nouvelle de Nathalie Dau, publiée dans : LA SOMME DES RÊVES, chez Asgard éditions.

 

la somme des rêves

La Somme des Rêves

(Le Livre de l'Enigme #1)

Les Mages Bleus, servants de l'Equilibre, ont été décimés, mais l'un des leurs a survécu au prix de son honneur, motivé par le besoin impérieux de transmettre la vie. Le jeune Cerdric, né bréon de la noble famille Tirbald, va, quant à lui, affronter une mère qui ne l'a pas désiré, un monde qui semble incapable de l'aimer. Et si la solution à ses tourments résidait dans la Marche voisine, là où vit son mystérieux père, en exil ? Mais au terme de son voyage, Cerdric recevra surtout le poids d'un secret terriblement lourd à porter : celui de la Somme des Rêves, une espérance de renouveau pour ceux qui refusent de s'incliner devant les Dieux...
Mon opinion sur ce livre :
      Même si l'histoire est transposée dans une autre époque et un autre paysage, ici imaginaires, on voit bien la lutte entre les deux formes de gouvernements des populations toujours abusées et exploitées, mais pas de la même façon :
- La loi, système féodal avec le seigneur du château et les prêtres du temple. On obtient une certaine stabilité, des traditions qu'il faut observer à la lettre.
- Le chaos basé sur la magie, les sorcières, les fées, les dragons, soit un monde décalé, curieux, incroyablement violent mais attachant.